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Thomas Guillemet

 

Dans le cadre de mes études d’imprimeur, j’ai découvert l’art parce qu’il m’arrivait d’imprimer de grandes affiches pour le centre d’art de Maubuisson. Je me suis intéressé à la construction de ces affiches, à savoir pourquoi elles étaient conçues comme ça, et pour cela, il faut s’intéresser à ce qu’il y a dessus.

Je devais avoir quatorze ans. C’est assez tardif parce que mon père était mécanicien et ma mère directrice administrative financière. Je n’ai pas grandi dans un environnement particulièrement ouvert à l’art, même si ma mère aimait bien la peinture.

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Comment as-tu rencontré l’art ?

 

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Tu as intégré une prépa art à la sortie du lycée ?

 

 

 

Thomas Guillemet

 

On pensait que les études n’étaient pas faites pour moi. Malgré mes affinités avec les formes et l’aspect graphique, je n’avais pas les notes nécessaires pour intégrer les filières STI et arts appliqués. Après le lycée, j’ai compris que j’étais dyslexique, ce qui avant n’avait pas été reconnu. Je suis allé tenter les écoles d’arts appliqués pour faire une MANAA (mise à niveau en arts appliqués) à Paris. J’ai dû faire une demande au rectorat pour avoir une dérogation qui, par miracle, est passée. Parce que souvent lorsque tu veux intégrer une école d’art parisienne, c’est déjà compliqué lorsque tu viens d’une école normale, mais en plus lorsque tu viens d’un bac pro et que tu es banlieusard, c’est encore plus difficile.

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Ta dyslexie semble avoir joué un rôle important dans ton rapport au langage. Peux-tu nous raconter en quoi cette anomalie a influencé ta démarche ?

Thomas Guillemet

 

Ma dyslexie est à la base de tout ! C’est un élément clef pour comprendre ma façon de penser. Pendant longtemps je l’ai vécue comme une contrainte, mais j’ai finalement appris avec le temps que cela constituait ma force. Dans le quotidien, dans l’appropriation des choses, des outils, de mon environnement, ce désordre que je crée inconsciemment me permet de voir les choses probablement différemment. Parfois je ne comprends pas ce que l’on me dit, parce que je ne le vois pas de la même manière. J’interprète alors les choses maladroitement, mais ça donne toujours une particularité à mon travail. Je suis d’ailleurs dyslexique et dyspraxique, c’est-à-dire que lorsque j’écris, je n’écris jamais les lettres de la même manière. J’ai du mal à figer l’image d’une lettre dans ma tête. Parce que ces lettres m’échappent, je vais me concentrer et finalement je vais voir davantage la forme que le sens. C’est paradoxalement la raison pour laquelle je me suis  intéressé à la typographie et qu’elle appairait parfois dans mon travail.

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Peux-tu présenter «Body Fail» ?

 

 

Thomas Guillemet

 

Body Fail, qu’on sous-titre « Le corps comme limite du code » est un projet pour le prix Pulsar qui sera présenté à la Fondation EDF et

au Louvre cet hiver. «Comment faire défaillir le code par le corps, et plus particulièrement par sa complexité gestuelle ?» est la question posée. Plus on avance dans la technique, plus on est capable d’identifier la gestuelle du corps et la reconnaissance d’un individu par sa gestuelle. Nombre de choses sont d’ores et déjà mises en place par des institutions ou par les services secrets. L’exposition propose au spectateur de trouver la position inadaptée à la reconnaissance. Comment échapper à cette reconnaissance ? Comment faire, par exemple en se déplaçant de telle manière dans la rue, pour échapper à toute identification ? Au-delà de la question de la reconnaissance du geste et de ces questions de sécurité, on recherche surtout la qualité du geste.

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En exploitant les bugs des machines, tu inventes donc des solutions pour se soustraire à la vidéosurveillance omniprésente. Est-ce un acte de résistance ?

 

Thomas Guillemet

 

Il y a forcément une dimension politique. Mais il faut aussi prendre le temps de comprendre ce qui nous dépasse. Il y a, oui, simplement le fait de réaliser que nous sommes surveillés, mais aussi, un constat : comment se fait-il que quatre-vingt-dix pour cent des gens autour de moi se retrouvent à travailler en face d’un ordinateur de manière complètement léthargique ? Nous posons également la question de la reconsidération du corps dans le travail. Pour cela, on cherche des solutions à travers l’affordance, qui est la capacité d’un objet à savoir ce que l’on doit faire avec, sans même connaître cet objet. Par exemple une poignée de porte, il n’est pas nécessaire de lire la notice pour comprendre son utilisation, c’est intuitif.

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À l’ère où le corps se laisse choir derrière des écrans, tu introduis la mouvance des corps de danseurs. Quel lien entre le corps et la machine dans tes recherches ?

Thomas Guillemet

 

L’ordinateur nous permet plein de choses, mais il faut reconsidérer l’usage du corps dans l’usage de ces outils. Il faut trouver un équilibre entre les outils d’aujourd’hui et les médiums de demain. Plus ça va, et plus nous substituons les machines à nos mouvements. Entre le corps et la machine, c’est la perte dans la traduction qui me plaît. C’est-à-dire que lorsqu’une machine tente d’interpréter les mouvements du corps, il y a des erreurs d’interprétation, de la perte de données. Avec Nabil Idhamou designer et programmeur, nous travaillons sur un projet qui sera présenté à la Galerie du Crous (du 16 au 28 avril 2018). Une Growing machine — comme on l’appelle — pourra reconnaître les mouvements humains et les tracer en temps réel. Deux petits cerveaux moteurs dessineront sur un axe x, y. On souhaite qu’un geste simple soit produit à partir de quelque chose de très complexe. Le fait que des gens puissent entrer dans un monde virtuel alors qu’il suffirait de passer la porte de chez soi, ou l’utilisation de l’ordinateur pour faire quelque chose de très simple alors qu’on pourrait faire ces choses à la main, représentent un paradoxe. C’est ce paradoxe que l’on cherche à mettre en exergue.

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Il y a cette idée de l’homme, de vouloir créer une figure humanoïde à son service, pouvant même le surpasser en termes d’efficacité. Dans Body Fail, tu déjoues souvent les capacités de ces machines ou tu les présentes parfois même comme handicapées. Finalement, est-ce que ces faiblesses que tu cherches à exposer ne les rendraient pas plus humaines ?

 

Thomas Guillemet

 

Si. Finalement ce qui fait qu’on est parfait par rapport à la machine, c’est que l’on sache faire ces erreurs. Toute la problématique est là pour l’intelligence artificielle, il faudrait lui apprendre à faire des erreurs.

 

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Oui enfin, si tu places l’humain comme perfection...

 

Thomas Guillemet

 

Ce qui nous rend encore supérieurs à la machine, c’est nos capacités à créer, à concevoir... Et dans la création, c’est finalement lorsque cela nous échappe que c’est intéressant. La machine ne comprend pas cette donnée-là. C’est une autre problématique abordée avec Body Fail : faire reconnaître une erreur inconnue à la machine. Elle identifie une suite de données, sans savoir que c’est une erreur, tout simplement parce qu’elle n’a pas encore appris que c’est une erreur.

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Jon Rafman capture des vues trouvées sur Google Street View. S’il s’agit d’un programme d’une densité extraordinaire, il pose tout de même la question de la vidéo surveillance. Il existe un bouton « signaler un problème », où il est notamment possible d’alerter les employés de Google au sujet d’un acte de violence, ou autre... est-ce quelque chose qui te touche ? Cette tension entre la surveillance, la moralité et la responsabilité ?

 

Thomas Guillemet

 

Finalement, cette problématique de sécurité et de moralité, on l’a prise pour donner un exemple concret. Mais notre projet est plutôt centré sur le corps et l’utilisation du corps qui apparaît comme une solution pour d’échapper à ce dictât. Il ne s’agit aujourd’hui même plus de sécurité, mais de surveillance. Notre zone de pensée libre est menacée. Ce qui m’effraie le plus, c’est de savoir qu’un jour on pourra lire nos pensées en regardant nos yeux. Il y a des chercheurs au CNRS qui parviennent déjà à écrire avec le mouvement des yeux. Ce sont là les prémisses de la lecture de l’œil.

 

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Les caméras de surveillance sont souvent dissimulées, le code source, quant à lui, est absent de ce que l’utilisateur perçoit. Dans Body Fail, y a-t-il une volonté d’inverser les hiérarchies du visibles en plaçant ces éléments au premier plan ?

 

Thomas Guillemet

 

Oui, tout à fait. Ce sont des problématiques contemporaines relatives au skeuomorphisme: lorsque l’on dit « voilà une corbeille », « un copier-coller », etc., ce sont en réalité des lignes de codes.

Il s’agit, dans l’exposition, d’afficher les choses pour ce qu’elles sont. D’ailleurs, on encouragera les visiteurs à réaliser des mouvements inappropriés pour qu’il se passe quelque chose.

Et une fois que les gens auront réussi à proposer des positions inappropriées, ces dernières seront collectées et diffusées à la fois sur internet, mais aussi dans le lieu d’exposition, sur une timeline intitulée partition de mouvements défaillants. À la toute fin de l’exposition, des danseurs viendront réinterpréter cette partition.

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Tu travailles aux côtés de Clément Barbisan et Jean- Marc Matos. Avant les élections présidentielles, Olivier Alexanian (qui s’est désormais reconverti en politique) et toi travailliez en duo sous le nom de ThomasWithOlivier. Comment abordes-tu la collaboration ? Est-elle nécessaire ?

Thomas Guillemet

 

La collaboration, c’est savoir déterminer les compétences qui nous manquent, pour aller chercher les gens qui les possèdent et arriver à un résultat qui dépasserait son propre travail. Elle est ainsi nécessaire si elle introduit un dépassement de soi. Elle est aussi intéressante parce qu’elle permet le croisement, et pour moi le vecteur d’innovation c’est le croisement, c’est de confronter des choses qui n’ont pas forcément, au premier regard, à voir ensemble. Et là en l’occurrence, c’en est l’illustration parfaite : je ne suis pas programmeur ni chorégraphe, et j’ai besoin de ces compétences pour exprimer ce que j’ai envie d’exprimer.

Je travaille également seul, mais pas sur les mêmes problématiques. Ça serait du faux semblant que de vouloir évoquer le corps, ou travailler avec le corps, sans détenir ces compétences-là. Ces hypothèses ne seraient pas vraiment vérifiables. Par exemple, là, le chorégraphe Jean-Marc Matos nous a parlé énormément de la qualité du geste et de la qualité du mouvement. Sans lui, on travaillerait sur des gestes préconçus sans saisir toute leur signification. Il s’agit précisément de ce que la machine n’arrive pas à identifier: le déséquilibre, les positionnements inappropriés et inadaptés... C’est d’ailleurs une problématique très intéressante: savoir ce que le tremblement ou la perte d’équilibre représentent. Et Clément Barbisan, lui qui a fait l’École 42, a d’abord été formé aux Beaux-Arts de Paris.

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Vous êtes complémentaires, mais vous avez les mêmes références qui vous permettent de dialoguer ensemble...

 

Thomas Guillemet

 

Oui, c’est important. Mais même s’il a fait les Beaux-Arts de Paris, il est parfois bridé dans sa créativité par les contraintes du code. Pour ma part, je propose pas mal de choses sans tenir compte des limites, et Clément, qui maîtrise les problématiques de la programmation, les repère directement. C’est justement ces limites que l’on souhaite explorer et qu’on imagine comme étant un terreau créatif. Ainsi, pour revenir sur la question de la collaboration, il faut adopter une attitude et une pratique un peu naïve afin de voir s’ouvrir des horizons nouveaux auxquels on n’aurait pas pensé.

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Si une narration est présente dans cette exposition, les visiteurs ne sont pas amenés à l’appréhender de manière linéaire. Ces derniers peuvent circuler librement dans l’espace, sans suivre un sens prédéfini. Les écrans se font face et certaines projections sont à même le sol. Est-ce que cette liberté a un sens pour toi ?

 

Thomas Guillemet

 

C’est un espace de déambulation, il n’y a

pas de sens de visite en effet. Cela va avec

la logique de l’exposition. Le spectateur

doit s’approprier l’exposition. D’ailleurs, le spectateur est presque partie intégrante de l’œuvre. L’exposition se déroule au 104 qui est un lieu de l’expérimentation, du corps, de danse. Nous avons imaginé avec Jean-Marc une « Médiation corporelle » qui se traduit par la présence permanente de performeur dans la salle pour désinhiber et guider la spectateur dans une défaillance.

 

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Plus les artistes vont se servir de l’art numérique et plus le spectateur sera amené à collaborer avec l’artiste et ses œuvres ?

 

Thomas Guillemet

 

Dans notre cas c’était une évidence. Mais je ne pense pas que lorsque l’on utilise les données par exemple, l’on soit obligé de collaborer avec les spectateurs. Je travaille sur un projet avec Nabil Idhamou qui est plutôt de l’ordre de l’édition. C’est une œuvre éditoriale unique en son genre, inspirée d’une part de Paul Otlet, spécialiste du référencement et de classification par contenue, et d’autre part de The Last Whole Earth Catalog, un catalogue américain de contre-culture publié par Stewart Brand qui prônait le « do it yourself ». Ce projet vise à rassembler une communauté autour d’une poétique du sabotage par l’intermédiaire de notices. L’idée serait d’avoir une lecture par contenus similaires. C’est-à-dire de pouvoir identifier un contenu puis de retrouver d’autres lectures traitant du même sujet.

 

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Un peu comme le hashtag ?

 

Thomas Guillemet

 

Oui voilà. Avant c’était l’hyperlien, et aujourd’hui on utilise le hashtag de manière quotidienne. On s’inspire aussi de l’artiste Mark Lombardi qui a fait polémique. Il lisait des ouvrages et récoltait tout ce qu’il trouvait d’intéressant, puis constituait de grandes cartes où il exposait les liens

entre ces informations qui n’avaient a priori rien à voir. Il a réussi à faire des liens entra la famille Bush et la famille Ben Laden. Il y a une légende urbaine qui voudrait que Mark Lombardi ait été tué par la CIA. Il s’est en effet suicidé de manière un peu étrange, alors que la CIA était venue le voir à plusieurs reprises, et enquêtait sur lui parce qu’il arrivait à faire des liens étonnants, mais véridiques. C’est un peu cela que nous tentons de mettre en place : une sorte de classification et de référencement qui crée du débat et de la discussion. Mais c’est également un espace surprenant, puisque l’utilisateur sera pris dans de perpétuelles recherches sans jamais pouvoir trouver ce qu’il prévoyait chercher.

 

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Sous quelle forme l’œuvre se présente-t-elle ?

 

Thomas Guillemet

 

C’est une plateforme à laquelle tout le monde pourra avoir accès. Chacun pourra crypter ses textes et publier des notices de sabotages. Les notices de sabotages sont des astuces pour faire toutes sortes de choses, comme par exemple échapper à la vidéosurveillance, ou encore hacker tous les ordinateurs d’une FNAC. Julien Prévieux, lui, a proposé les empreintes digitales du ministre de l’intérieur. Il est allé à un meeting récupérer les empruntes du ministre et en a fait un tampon. Marine Semeria, qui travaille sur les failles bancaires, a réussi à devenir millionnaire pendant une journée avant que la banque identifie le million d’euros sur son compte. Une fois en tête d’une manifestation, un homme s’est mis à marcher très lentement afin de ralentir la foule. Nous avons collecté de nombreuses astuces et contributions issues de l’exposition Go Canny !

 

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Le support de l’œuvre serait donc numérique ?

 

Thomas Guillemet

 

C’est intéressant parce que l’œuvre se présente d’abord sous une forme numérique, mais les gens auront la possibilité d’imprimer le manuel et de le diffuser partout. Il est possible de l’imprimer de chez soi ou depuis l’imprimante de son bureau. Chacun peut décider d’en imprimer plusieurs et de les diffuser là où il veut.

 

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Cela s’inscrit dans la suite d’une exposition qui s’appelle Go Canny, la politique du sabotage. Peux-tu nous parler un peu de cette exposition ?

 

Thomas Guillemet

 

On a exposé les problématiques de discordances, de dyspraxie, de réappropriation des outils du quotidien dans un usage inapproprié. On a présenté un ordinateur désacralisé, perçu et appréhendé comme un bout de plastique et de métal. C’est ce que j’appelle de la décadence positive, c’est à dire un certain retour à l’archaïsme pour essayer de réintégrer ces formes de productions fondamentales issues du corps.

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Figurefigure, n°4, décembre 2017

 

 

Propos recueillis par

Indira Béraud

indira@figurefigure.fr

 

 

Édition

Indira Béraud

indira@figurefigure.fr

 

 

Conception graphique

Elise d’Arbaumont

elise@figurefigure.fr

 

 

Caractères typographiques

Sporting Grotesque (Velvetyne)

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Publication

Figurefigure

Paris, Londres

indira@figurefigure.fr

 

 

Responsable de la publication

Indira Béraud

indira@figurefigure.fr

 

 

Toutes les photographies et illustrations sont la propriété de l'artiste — Thomas Guillemet.

Tous les droits sont réservés.

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