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FIGURE FIGURE* — Peux-tu nous parler de ce lieu que tu as choisi, le RER A ?

L'entretien se déroule dans le RER A, entre Paris et Cergy.

Conversation avec

Aurore Le Duc

beaucoup d’aller-retour entre la culture populaire et la culture élitiste, l’architecture banlieusarde et haussmannienne.

 

FIGURE FIGUREPeux-tu nous dire comment tu as rencontré l’art ?

 

AURORE LE DUCJe viens d’une famille où il y avait peu d’intérêt pour la «Grande» culture.

AURORE LE DUCJe suis née et j’habite à Cergy, donc le lieu où je suis le plus c’est le RER A. C’est là où je travaille, car je fais beaucoup de broderies, de crochets, des travaux d’aiguilles que je peux emporter partout. Le RER A est en outre une bonne métaphore pour représenter mon travail :

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Ma mère, qui travaillait beaucoup, m’avait acheté une télévision pour m’occuper. Je suis devenue une droguée de la télé, je passais mon temps à imiter les images qu’il y avait sur l’écran, et lorsque je faisais une connerie, ma mère me privait de télévision. Elle s’est aussi endettée pendant des années pour m’offrir un tas d’encyclopédies sur l’histoire de l’art, l’histoire du monde… Elle n’allait jamais au musée, mais elle savait tout de même que c’était important. Alors lorsque je faisais une bêtise et que j’étais privée de télévision, je regardais ces ouvrages et j’en redessinais les vignettes. Finalement, c’est la punition qui m’a initiée à l’art.

FIGURE FIGURE Tu n’avais pas l’air de le prendre comme une punition…

AURORE LE DUC Si, c’était l’horreur. Mais peu à peu, c’est aussi devenu comme une sorte d’entertainment. Parfois, je tombais sur une peinture un peu étrange, je passais des heures à la regarder et à imaginer des histoires. Tout mon imaginaire s’est aussi développé autour de cela.

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AURORE LE DUC Lorsque j’étais petite, après cette période de passion télévisuelle et de punitions un peu sadiques, j’ai découvert la mode. Je voulais devenir styliste, devenir Jean-Paul Gaultier. Au lycée, je voulais intégrer une classe d’arts appliqués, mais je n’ai pas été acceptée dans cette section. Je me suis rabattue sur l’option art plastique qui était un peu réservée aux «losers», car moins sélective. Du coup, ça m’a plu, et j’ai poursuivi dans cette voie. Après une prépa à l’école d’art de Rueil-Malmaison, aujourd’hui fermée, j’ai intégré les Beaux-Arts de Cergy. Le fait de faire une école d’art à Cergy, là où je suis née, m’a amenée à me poser beaucoup de questions.

AURORE LE DUC Non, pas vraiment. Les Beaux-Arts de Cergy, c’est un petit morceau de Paris. Et lorsque j’allais voir mes amies d’enfance, qui viennent de Cergy, elles me demandaient ce que c’était cette école et je leur répondais : «tu sais, c’est là où il y a tous les kebabs…».

FIGURE FIGURE Te sentais-tu dans ton élément là-bas ?

FIGURE FIGURE Lorsque tu as passé le baccalauréat, as-tu directement intégré les Beaux-Arts ?

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FIGURE FIGURE Finalement on se met à parler de la banlieue, mais en voulant tout intellectualiser, on ne s’adresse plus à leurs habitants… Cela évoque la performance I like to watch où tu lis un texte d’Yves Michaud, tout en réalisant une chorégraphie de Beyonce, tu lis un texte très intellectuel qui s’adresse à une sorte d’élite, tout en reproduisant les gestes d’une pop culture très mainstream.

AURORE LE DUC Oui dès lors qu’un intellectuel parle de la banlieue, de problèmes sociaux, des choses comme ça… il en parlera avec ses codes, ses références. Ce n’est pas forcément accessible à tout le monde, même si ces problématiques nous concernent tous. Il y a un contraste entre la vie réelle et le texte. Cela vaut également pour les arts plastiques.

en plus de projets liés directement à la ville au sein de l’école, et c’est tant mieux. Mais globalement, c’est un lieu encore assez coupé de son environnement. Je vois beaucoup de pièces d’artistes, pas nécessairement à Cergy d’ailleurs, qui parlent de problématiques liées aux banlieues, mais je n’ai pas vraiment le sentiment qu’elles s’adressent à tout le monde. Quand on doit nécessairement lire le cartel pour comprendre ce que l’on regarde, même si la pièce est très bien, ça pose des questions.

Elles voyaient alors très bien à quoi ressemblait le bâtiment, mais n’avaient jamais compris ce qu’il abritait jusque là. C’était un lieu à la fonction mystérieuse pour la majorité des habitants. Bon, désormais, l’école semble un peu plus ouverte, on dirait qu’il y a plus de diversité parmi les étudiants.  Il y a de plus

La culture est à la fois un outil qui te permet de comprendre les choses, d’appréhender le monde, mais constitue aussi une certaine forme de pouvoir, de violence. C’est compliqué parce que cela implique des rapports de domination et cela m’amène à me demander comment parler de ça dans mon travail, et comment l’exposer. Comment montre-t-on de l’art contemporain en banlieue ? Comment inclure le plus de publics possible ? Est-ce à l’artiste ou à l’institution qui l’expose de faire ce travail de démocratisation ? L’art contemporain et assez souvent autoréférentiel, ma pratique et celle de nombreux jeunes artistes issus d’écoles d’art n’échappent pas à cette règle. Et évidemment, tout le monde n’est pas familier avec ces codes.

Venant d’un milieu où il n’y avait pas vraiment d’accès à une offre culturelle énorme, je tends à essayer d’être le plus inclusive possible. C'est un équilibre assez subtil à trouver de pouvoir être capable de s’adresser à tout le monde sans s’autocensurer ni tomber dans le travers de tout vouloir expliquer. J’aurais tendance à vouloir penser moi-même la médiation de mes pièces, à être presque dans quelque chose de pédagogique, mais c’est très compliqué de ne pas tomber dans un discours d’autorité.

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AURORE LE DUC La plupart du temps, mon travail a été montré lors d’événements rassemblant un public plutôt « initié » à l’art contemporain, de jeunes artistes, des curateurs, des étudiants en école d’art. À ce public là j’y arrive : ça leur parle.

FIGURE FIGURE Tu arrives à t’adresser à ce public ?

« Selon le milieu dans lequel je me trouve, soit on me dit que cela n’a aucun intérêt, que c’est banal, soit on trouve cela très intéressant.»

D’ailleurs, j’ai fait une performance qui s’appelle Toubab Mangu vous salue bien. Lorsque je la faisais, j’avais l’impression d’être un peu exotique parce que je racontais mon histoire, ma vie, j’y intégrais des citations d’auteurs, des chansons, pour illustrer ou contrebalancer ce que je disais. Je voulais être dans une variété de discours la plus large possible. Lorsque je montrais cela à des gens de ma famille, eux me répondaient « Oui, bah ce que tu nous montres c’est ta vie quoi, c’est normal ! » Alors que dans le milieu de l’art, les gens trouvaient ça presque dépaysant, me disait «Wouah c’est un truc de ouf !». Selon le milieu dans lequel je me trouve, soit on me dit que cela n’a aucun intérêt, que c’est banal, soit on trouve cela très intéressant, on me parle de rapports de domination, etc.

FIGURE FIGURE Tu cherchais à correspondre à un stéréotype pour le casser par la suite ?

AURORE LE DUC Oui exactement. Je voulais, dans cette performance, énoncer mes expériences de vie de manière légèrement stéréotypée. Par la suite, j’essayais de déconstruire ce stéréotype en y intégrant une chanson, une citation, un geste.

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AURORE LE DUC Oui, après cela donne des choses comme Marine Le Pen qui explique qu’elle est féministe et qu’elle s’insurge contre l’oppression en banlieue… Alors que non, Marine Le Pen n’est pas une grande amie des luttes féministes. L’oppression masculine n’est pas présente qu’en banlieue, elle l’est dans toutes les strates de la société.

Voilà donc, en fait, dans mon travail, j’essaye de définir mon identité hybride, fluide, prise dans des systèmes différents parfois en opposition.

FIGURE FIGURE Tout cela est également très instrumentalisé, ça me rappelle le documentaire qui passait sur France2, qui «dénonçait» l’absence de femmes dans les cafés en banlieue.

Cette intervention a vraiment résonné en moi et illustrait parfaitement ce que j’avais observé jusque-là, à savoir l’existence d’une multitude de systèmes de pouvoirs et les contradictions que cela engendrait. Que certaines luttes sont parfois en opposition, mais ont aussi, bien souvent, de nombreux points communs.

Une rencontre m’a vraiment fait prendre conscience de ces problématiques. Didier Eribon, qui est quelqu’un de très important pour moi, était venu parler de cette notion à Cergy. Il expliquait que lui par exemple était philosophe, gay, et qu’il se battait en faveur du droit de vote des étrangers, tout en ayant conscience que si un jour ils obtenaient le droit de vote, si une loi devait passer en faveur de l’adoption homosexuelle, peut-être qu’ils voteraient contre.

J’essayais aussi d’intégrer à ce travail le concept d’intersectionnalité.  C’est-à-dire que moi par exemple, je suis une fille, je vais subir une oppression sexiste. Mais il y a certains discours féministes qui ne vont pas me correspondre complètement parce que le fait que je vienne d’un milieu populaire veut que je subisse également d’autres formes de dominations, économiques, territoriales et sociales. Et encore, je ne suis ni ostensiblement queer, ni racisée, ce qui me met à l’abri de bien des discriminations.

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FIGURE FIGURE C’est presque une technique de montage…

J’aborde aussi les points de contact et les points de divergences entre la culture populaire et celle plus « élitiste », même si je préfère tout de même mettre l’emphase sur les points de contact. Dans ma performance I like to watch, je voulais montrer en quoi un discours intellectuel et un clip de Beyonce, même s’ils n’étaient pas du tout dans le même champ de la culture, pouvaient dire la même chose.

AURORE LE DUC Les médias se mélangent à la vie, on a tous un smartphone, on interagit avec ces technologies continuellement.

« Tout ce que je prends provient de cette culture de masse, de cette culture de l’image.

Je change simple-ment le contexte. »

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Je viens du zapping, donc je suis marquée par ces médiums, par la présence de l’écran et cela influence directement ma pratique. Tout ce que je prends provient de cette culture de masse, de cette culture de l’image. Je change simplement le contexte.

FIGURE FIGURE Le texte d’Yves Michaud aborde la question des nouveaux médias et du médium. Peux-tu nous expliquer comment ils influencent ton œuvre ?

AURORE LE DUC Oui, c’est exactement ça, un mash up. Je prends des éléments de cultures différentes et les ramène au même niveau. Je supprime la hiérarchie. C’est de cette manière dont (que) je me suis construite ma propre culture. On ne m’a jamais dit : « Tiens regarde ça plutôt, c’est mieux c’est du grand art ». Je regardais aussi bien les clips de Mylène Farmer, que des documentaires sur Arte. C’est peut-être la télévision qui m’a permis ça, cette culture du zapping. J’ai une pièce qui s’appelle Domestic dancer, une performance que j’ai créée uniquement pour milieux domestiques. J’y interprète les chorégraphies que l’on peut voir dans certains films ou séries, dans lesquels des personnages dansent seuls chez eux.

Il y a par exemple la danse de Tom Cruise dans Risky Business, celle de Carlton dansant sur Tom Jones dans le Prince de Bel Air. J’ai toujours dansé quand j’étais toute seule chez moi. C’est une pratique assez jubilatoire, on se sent libre. On s’imagine dansant tout puissant devant un public imaginaire et conquis. C’est quelque chose de très intime, mais tellement présent dans l’imaginaire cinématographique !

C’est un poncif de la culture populaire, le «home alone dancer» s’oubliant dans son salon. En fait, les questions que je me pose ici c’est : en quoi est-ce que ce geste t’appartient ? Qu’est-ce qu’un geste artistique ? Doit-il être original ?

Domestic Dancer, Permanent Vacation

Et il y a les réseaux sociaux aussi. Facebook est un panoptique moderne. L’architecture du panoptique est quelque chose de très important dans mon travail. C’est Bentham, un philosophe anglais de la fin du XVIIIe siècle, qui a imaginé une prison où au lieu de torturer les prisonniers, on les rendrait utiles.

Cette architecture est pensée de sorte que les prisonniers s’éduquent moralement eux-mêmes. Il s’agit d’une tour encerclée par des constructions qui laissent passer la lumière par un système de persiennes, révélant en contre-jour les mouvements des prisonniers. Cela laisse à penser que l’on est continuellement surveillé, même si ce n’est pas le cas. C’est complètement tyrannique. Les prisons, les hôpitaux, les écoles sont pour beaucoup construits de cette manière à partir de cette époque. Il y a quelque chose de similaire qui se joue avec Facebook. Tout le monde surveille tout le monde, on n’ose pas mettre quelque chose parce qu’on se dit que cela sera un peu ridicule, on s’autocensure, on se contrôle. Ou pas, pour certains !

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AURORE LE DUC Je ne sais pas si elles penseraient quelque chose l’une de l’autre. Ce sont des personnages qui font partie de moi. Toubab Mangu c’est moi lorsque j’étais adolescente, et Super Workaholic girl, c’est un personnage que j’ai créé qui caractérise une relation un peu fantasmée et caricaturale que j’ai au travail. Je viens d’une famille ouvrière où la chose la plus importante c’est le travail, on juge les gens avant tout sur cela et non sur leurs qualités intellectuelles. C’est à dire : « Ont-ils un travail ou pas ? » La notion de travail lorsqu’on est artiste est différente, on me dit souvent que c’est un loisir et non un travail. Je n’associe pas la valeur du travail telle qu’on nous la présente dans les médias, tel que Macron nous la présente : « C’est formidable de travailler, pas pénible du tout ! », et le travail artistique. Mais qu’importe ce qu’on en dit, artiste est un travail pour moi.  Donc le personnage de Superworkaholic girl est né de cette réflexion. .

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FIGURE FIGURE Qu’est-ce que Toubab Mangu penserait de Super Workaholic girl ?

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Pendant mes vacances, je travaillais chez Renault à la chaîne, et j’avais là une vraie vision du travail ouvrier, celui que tu fais avec ton corps. Et lorsque je suis arrivée aux Beaux-Arts, je voyais bien qu’on ne me jugeait pas sur le travail physique que je fournissais, sur le temps passé à l’ouvrage.

« Je me suis posée la question de savoir quelle était la valeur du travail dans le monde de l’art. Je n’arrivais pas à me situer. »

Du coup, je me suis posée la question de savoir quelle était la valeur du travail dans le monde de l’art. Je n’arrivais pas à me situer. On m’appelait Stakhanov lorsque je travaillais à l’usine parce que je voulais être la meilleure, pulvériser la production de l’usine à moi toute seule, alors qu’en fait tout le monde devait m’aider à la fin de la journée pour finir mon labeur.

Super Workaholic Girl à Fiskars, photo: Sébastien Baverel, 2010.

Par exemple, et ça m’a complètement effrayée, lorsque tu appelles le 118 218, tu peux demander à l’opérateur qui répond de chanter la chanson de la pub de cette entreprise, elle n’est pas obligée de le faire, mais le fait quand même. Et il y a des gens qui appellent juste pour ça. Les opérateurs, payés au SMIC, ne peuvent pas refuser, parce qu’ici « ils sont trop cool et trop fun » et que, surtout, ils sont écoutés.

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FIGURE FIGURE Ce que tu mets en exergue, c’est aussi les failles de notre système ?

FIGURE FIGURE Oui, c’est très humiliant…

Durant mes études, c’était assez similaire, j’entamais des travaux qui n’en finissaient plus alors qu’en fait personne ne me jugeait sur le temps passé là-dessus. C’est comme si je devais me justifier, il fallait que je travaille et que je souffre. C’était complètement absurde et névrotique, une manière d’interroger le rapport à l’effort, à la productivité dans un endroit où l’on ne nous le demande pas. Cette super héroïne stakhanoviste qui veut tout faire alors qu’en fait, c’est une looseuse. Elle est dans l’échec permanent. C’est le flop.

AURORE LE DUC Je pense que c’est exactement ce qui en jeu lorsqu’on regarde les techniques de management néolibéral, espèce de vision héroïque de la performance, du travail… C’est très autoritaire. Super Workaholic girl représente un peu cette figure de l’ultra libéralisme, mais d’une manière plutôt naïve et burlesque.

AURORE LE DUC —  Il y a quelque chose dans le libéralisme qu’on fait passer pour du cool, comme si c’était des valeurs partagées alors que c’est, au contraire, quelque chose de très violent. Et Super Workaholic Girl, justement, croit en cette utopie.

C’est un personnage complètement naïf. Mais il y a des gens qui s’imposent cela, qui croient en cet esprit. C’est comme les salariés de Facebook ou Google qui travaillent dans des open spaces ludiques ou ils peuvent prendre des pauses quand ils veulent, jouer à des jeux vidéo, faire du sport. On leur donne l’illusion qu’ils peuvent s’organiser comme ils veulent, qu’il n’y a pas de pression. On ne vise pas leur bonheur là dedans, mais on cherche à les rendre plus productifs et plus «corporate». Ce personnage nous montre que dans toutes les grandes utopies des XX et XXIe siècles, qu’elles soient communistes, libérales… cette notion du travail est toujours au centre, cet homme nouveau performant, c’est toujours SUPER quelque chose, alors que c’est inhumain, non réalisable.

FIGURE FIGURE Dans toutes tes pièces, il y a la question de la reproduction. Super Workaholic girl a cette ambition de reconstruire des monuments, les sosies, même avec le travail de crochet… Oui, dans la culture populaire on retrouve souvent les mêmes images. Cergy a été construite de cette manière, c’est une sorte d’utopie post-moderne.

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« Dans la culture populaire on retrouve souvent les mêmes images. Cergy a été construite de cette manière, c’est une sorte d’utopie post-moderne. »

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Ça me rappelle un peu l’éclectisme architectural du XIXe siècle. En somme, on ne retrouve plus rien d’original, c’est un assemblage de ce qui a déjà été pensé. Lorsqu’on va sur internet, c’est un peu cela aussi. Tout a déjà été digéré. Pour moi, Cergy ce sont des références pas trop historiées pour que cela demeure ouvert au plus grand nombre, mais quand même on retrouve ici et là des sculptures grecques, des frontons antiques et aussi la plus grande horloge d’Europe… il y a quelque chose de presque comique.

Mes sculptures qui sont inspirées de cette architecture, que l’on pourrait qualifier d’héroïques ou de monumentales, sont en crochet solidifié en sucre et tout se casse la gueule. Ce sont des sculptures à la fois rigides et molles. Il y a quelque chose d’utopique dans cette architecture, faite pour le citadin du futur tel qu’on le concevait dans les années 1970, et qui est inatteignable ou juste très bizarre. C’est cela que je pointe. Le crochet est par ailleurs perçu comme une activité féminine : de petits gestes inoffensifs et minutieux. Complètement contradictoire avec ces architectures érigées en béton.

Hill House Chair, crochet solidifié au sucre, 140 x 35x 42 cm, 2012.

Tour de Tatline, crochet solidifié en sucre, dimensions variables, 2012.

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FIGURE FIGURE Il y a-t-il quelque chose de féministe dans ta pratique ?

FIGURE FIGURE L’humour est toujours présent dans ton travail.

Est-ce quelque chose de nécessaire ?

FIGURE FIGURE Ça n’a probablement pas dû être le cas lors de ta performance à la FIAC, les Supporters de galeries…

AURORE LE DUCOui, je le pense. Je me place un peu en opposition à ces grandes figures de l’architecture qui sont principalement des hommes tels que Le Corbusier qui glorifiait l’ordre, le système patriarcal, l’hygiénisme et prônait quelque part un système très autoritaire.

Il se dit : « Putain ça va être génial, les gens vont taper sur leur télé, ils vont croire que c’est un bug » et le producteur lui répond : « Mais non, ils vont tous zapper ! Ce n’est pas ce qu’on veut ! » C’est évidemment l’effet comique qu’il recherche. Ce que j’aime avec Andy Kaufman, c’est que parfois cela dérape, il y a de gros scandales… mais c’est toujours construit, et cela sans que personne ne soit au courant ! Il est mort, mais personne ne sait s’il est vraiment mort. C’est de l’humour, mais parfois tellement absurde, qu’on se demande si l’on doit rire ou pas. Même s’il peut être malmené, le public demeure toujours actif. Kaufman n’hésite pas à le mettre dans une position inconfortable. Et c’est un vrai entertainer. Je n’aimerais pas l’idée que les gens soient indifférents à la fin d’une de mes performances, je préfère la gêne à l’ennui.

AURORE LE DUCOui, je déteste me prendre trop au sérieux. Mon maître absolu c’est Andy Kaufman, un humoriste américain des années 1970. Il remettait en question la relation au public et les institutions médiatiques. Dans Man on the Moon de Milos Forman, le biopic de Kaufman avec Jim Carey, on peut voir la préparation de Andy’s Funhouse, un show télé dédié au jeune comique. Kaufman demande au producteur de faire en sorte que l’image de la télévision saute lors de l’émission.

AURORE LE DUC Je suis arrivée à la FIAC avec mon copain qui me filmait, et j’ai croisé Emmanuel Perrotin avec sa compagne en entrant dans le Grand Palais. C’était assez drôle. Certaines personnes m’attendaient sur place, mais aucun des organisateurs n’était au courant de ce qui allait se produire.

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Je ne voulais surtout pas avoir leur accord. Je m’attendais à ce que cela se passe mal, mais finalement pas du tout, la sécurité m’observait, me suivait discrètement, mais rien de plus. J’ai d’abord été supportrice de Kamel Mennour, je me suis mise à déambuler avec les bandes de Buren sur le visage. J’ai posé devant une de ses toiles et les gens venaient me prendre en photo.

Après un certain temps, le mec qui travaillait là est venu me dire de partir : « Ce n’est pas un studio photo ici ! » Je me suis changée en supportrice de Perrotin, et me suis installée devant le stand. J’entendais dire autour de moi : « Ah, mais Perrotin il fait de la pub ? » Puis Julien Lepers s’est adressé à moi en pleine performance, j’étais absolument ravie. Un des héros télévisuels de mon enfance ! Il m’a demandé où était le galeriste et je lui ai répondu : « Je ne sais pas, je l’attends, je suis à fond là !!! » Ensuite, je me suis rhabillée de manière neutre et personne ne m’a reconnue. À l’avenir, j’aimerais avoir un groupe de hooligans.

Écharpes, tissage Jacquard, 130x 17 cm, 2016.

Aurore Le Duc dans le RER avec ses Écharpes, tissage Jacquard, 130x 17 cm, 2016.

Cela m’a fait bizarre lorsqu’Emmanuel Perrotin a commencé à me suivre sur Instagram. C’est là que mon travail devient réel et sort du fictif. Julien Prévieux par exemple, lorsqu’il envoie ses lettres de non-motivations, il est ancré dans le réel parce qu’il reçoit de vraies réponses. Je souhaite que la fiction interagisse avec le réel. Cela crée des situations étranges, on ne sait plus si c’est du vrai ou du faux.

FIGURE FIGURE Tes personnages continuent de vivre ?

AURORE LE DUC Oui absolument, tous ces personnages vont continuer leur parcours. Je vais les activer selon le contexte, l’actualité. Tous ont leur propre histoire, leur propre fil narratif. Par exemple pour les supporters de galeries, j’aurais toujours des choses à dire vis-à-vis du marché de l’art. Ils ne s’arrêteront pas du jour au lendemain.

Supporters de galeries, 2016, photo : Allia El Fani.

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FIGURE FIGURE Quel est ton rapport au marché de l’art ?

AURORE LE DUC En tant qu’artiste, je n’en ai aucun pour le moment, dans la mesure où je n’ai encore rien vendu. Je n’y suis absolument pas intégrée, juste une artiste précaire parmi tant d’autres qui enchaînent les jobs alimentaires. Je le regarde de l’extérieur. Mais ça ne m’intéresse pas de le critiquer gratuitement, même s’il y aurait beaucoup à dire. Évidemment, il y a une grande violence, des enjeux d’argent, de pouvoir, des ego surdimensionnés. Il y a aussi beaucoup de gens sincères. Il faut nuancer. Cela m’amuse de pointer des tensions réelles ou fantasmées en mettant en scène des galeristes. Chaque galerie peut être associée à une vraie équipe de foot dans mon projet. Par exemple, Perrotin ressemble un peu au PSG. C’est une des plus grandes galeries de Paris, qui a à la fois une image luxueuse et mainstream. Certains la trouvent un peu bling-bling et « paillette ». Ses couleurs sont le blanc, l’or et le rose, car ce sont des couleurs attractives et « pop ». Le rose fait aussi référence au « gang des chemises roses », nom que la presse donna à Daniel Hechter et à ses amis lorsque le couturier était président du club de 1974 à 1978.

Écharpes, tissage Jacquard, 130x 17 cm, 2016, photo : Sébastien Baverel.

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FIGURE FIGURE Aimerais-tu aller à la rencontre des galeristes ?

AURORE LE DUC Non, je veux faire quelque chose d’un peu sauvage, sans leur autorisation. Je pourrais aller à un vernissage chez Perrotin et intervenir avec des supporters de Kamel Mennour. Gros moment de malaise en perspective. Je veux chambouler un petit peu le réel avec cette fiction. C’est à la fois excitant, à la fois délicat, parce que je ne veux pas non plus que mon travail soit récupéré.

Cet antagonisme footballistique OM/PSG a été monté de toute pièce dans les années 1980, il l’est aussi dans mon travail. Et puis les grandes foires d’arts, Bale, la FIAC… elles sont les terrains où se rencontrent ces équipes. Cette analogie art/foot me paraît pertinente, car il est évident que les mêmes enjeux financiers y rentrent en compte. Et ce qui me paraît évident aussi, c’est que ces deux milieux sont des spectacles permanents où règne une certaine violence.

Kamel Mennour serait en quelque sorte sa Némésis. Tous deux issus de la classe moyenne, ayant grandi en banlieue et partageant ce statut de « self made man », ils ont des parcours assez semblables. Mennour serait donc un peu comme l’OM ou l’Olympique Lyonnais. Bon, c’est vrai, Kamel Mennour est un fan inconditionnel du PSG, alors je pense qu’il ne va pas très bien le prendre !

Performance lors de la FIAC , Grand Palais, 2016.

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FIGURE FIGURE Avec cette démarche, tu arrives à t’exposer directement dans le lieu, à contourner les procédures du marché de l’art…

FIGURE FIGURE Le rôle du corps t’intéresse-t-il dans la performance ?

AURORE LE DUC  — Je m’intéresse très peu au médium comme tel, mais davantage à la narration et au processus. Je ne suis pas dans une démarche formaliste. Pour mes sculptures par exemple, la technique n’a que peu d’importance, ma manière de crocheter est basique et parfois peu esthétique.

AURORE LE DUC Oui tout à fait. Il y a une artiste qui s’appelle Deborah de Robertis, elle a fait des performances interrogeant la nudité féminine, notamment au musée d’Orsay, où elle a montré son sexe devant l’Origine du Monde. Elle m’expliquait qu’elle faisait cela en partie parce qu’elle est une jeune femme artiste, et que c’est une manière de s’imposer face aux institutions et de s’exposer dans un lieu qu’elle n’aurait jamais intégrée autrement. Elle pirate l’institution, et se sert des médias, et de la com-munication des musées en les mettant face à leurs contradictions. Avec les supporters, je suis un peu là-dedans. J’ai l’impression qu’aujourd’hui le travail de l’artiste repose pas mal sur de la communication, des mondanités, et cela prend beaucoup de temps.

C’est peut-être réducteur ce que je dis, n’empêche que c’est vrai. Et ça a toujours été un peu le cas. Moi je n’y arrive pas, et les supporters me permettent justement d’intégrer les vernissages sans me sentir mal à l’aise.

Je suis partie deux mois en résidence en Finlande cet hiver, à Fiskars. C’était très isolé. Je faisais du crochet toute la journée, c’était un travail d’ascète. Encore une expérience masochiste. C’était assez frustrant parce que je quittais la scène artistique parisienne, j’avais cette impression de ne plus vraiment travailler et de manquer quelque chose. Je ne faisais pourtant que cela et c’était concret ! Je produisais quelque chose de tangible, au lieu d’accroître mon réseau. Malheureusement, j’ai l’impression que c’est le plus important aujourd’hui. J’ai cette impression qu’on doit constamment se mettre en scène dans ce milieu. Je n’ai pas intégré tous les codes relatifs à cette sphère sociale, cela va à l’encontre de mon « habitus », alors pour l’instant, je préfère en faire des performances.

Et concrètement, je m’attache peu au résultat final. En revanche dans la performance, c’est vrai que je distingue ce moment du reste. Je suis dans le contrôle permanent de mon corps : ma respiration, le ton de ma voix. J’écris tout à l’avance. Un jour, j’imitais Dalida pour une performance à la télévision. Je me sentais très bien, très à l’aise et lorsque je me suis vue, j’avais l’air complètement stressée. C’était très déconcertant. Vraiment, je pense que le public a ressenti de la gêne. C’est étrange parce qu’il y a une coupure entre ce que je ressens à ce moment-là, dans mon intimité, et ce que peuvent appréhender les spectateurs. Je me sens toute puissante, je contrôle tout, mais j’ai l’impression que l’on ne perçoit que des failles ou des ratés. Finalement, je crois que c’est ce sentiment qui m’intéresse, ce malaise généré. Que cela soit presque bien, mais pas trop non plus.

FIGURE FIGURE Pour terminer, peux-tu nous parler de tes derniers projets en prévision ?

AURORE LE DUC  —  Je continue le projet des supporters de galerie et prépare une performance autour de mes entretiens Pôle emploi. Je me documente aussi pas mal sur la culture du « même » internet en vue d’une série performative.

Performance lors de l'exposition Maurizio Cattelan, Monnaie de Paris, 2016.

*Cet entretien a été réalisé par Indira Béraud et Quentin Dauvergne.

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Conversation avec Aurore

Le Duc

AURORE LE DUC — Je suis née et j’habite à Cergy, donc le lieu où je suis le plus c’est le RER A. C’est là où je travaille, car je fais beaucoup de broderies, de crochets, des travaux d’aiguilles que je peux emporter partout. Le RER A est en outre une bonne métaphore pour représenter mon travail : beaucoup d’aller-retour entre la culture populaire et la culture élitiste, l’architecture banlieusarde et haussmannienne.

 

FIGURE FIGURE — Peux-tu nous dire comment tu as rencontré l’art ?

 

AURORE LE DUC — Je viens d’une famille où il y avait peu d’intérêt pour la «Grande» culture.

Elles voyaient alors très bien à quoi ressemblait le bâtiment, mais n’avaient jamais compris ce qu’il abritait jusque là. C’était un lieu à la fonction mystérieuse pour la majorité des habitants. Bon, désormais, l’école semble un peu plus ouverte, on dirait qu’il y a plus de diversité parmi les étudiants.  Il y a de plus en plus de projets liés directement à la ville au sein de l’école, et c’est tant mieux. Mais globalement, c’est un lieu encore assez coupé de son environnement. Je vois beaucoup de pièces d’artistes, pas nécessairement à Cergy d’ailleurs, qui parlent de problématiques liées aux banlieues, mais je n’ai pas vraiment le sentiment qu’elles s’adressent à tout le monde. Quand on doit nécessairement lire le cartel pour comprendre ce que l’on regarde, même si la pièce est très bien, ça pose des questions.

« Tout ce que je prends provient de cette culture de masse, de cette culture de l’image.

Je change simplement le contexte. »